Nayantara Al-Reza - La Conteuse.

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Nayantara Al-Reza - La Conteuse.

Message par Nayantara Al-Reza le Mar 15 Sep - 6:50

Fiche de personnages - Vampires


Nom : Al-Reza
Prénom : Nayantara

Age réel : 489 ans
Age physique: 25 ans

Pouvoirs :
 - Conteuse des Temps : Nayantara voit l'avenir, c'est aussi simple que ça. Elle voit l'avenir sans le choisir, proche ou lointain - que ce soit en années ou en kilomètres. Elle observe parfois des informations extrêmement utiles, d'autres fois elle apprend ce qu'il adviendra du monde dans un millénaire. Ses visions se manifestent notamment sous la forme de rêves durant ses torpeurs, de façon plus obsédante sous la forme de  flashs puis d'hallucinations pendant la nuit. Elle n'a qu'un contrôle très ténu sur ses visions, une grande inquiétude ou une très intense concentration lui permettant de cibler ce qu'elle cherche à savoir, sans parvenir à être précise et au péril de sa santé.
 - Tigresse : Nayantara se change en tigre. Souvent en le décidant, parfois sur un coup d'humeur. Le tigre a tout des attributs du vampire aussi ne supporte-t-elle pas davantage la lumière du jour ni la nourriture solide. La Tigresse, si elle demeure sous cette forme trop longtemps, se fond aux instincts primaires de la Bête dont elle revêt la peau, ses pensées se faisant animales. Elle n'a pas le don de la parole, perd en acuité humaine dès les premières minutes de changement. Les transformations dépensent assez peu d'énergie pour aller vers le tigre, sa nature sauvage y tendant naturellement, le retour à l'humanité conscient par contre nécessite une énergie qui augmente proportionnellement au temps qu'elle a passé sous sa forme féline.

Groupe: Citoyenne, pour l'heure.
Est opposé au gouvernement : non
Fonction : Conteuse, auteure et illustratrice de livres de Contes et de Légendes.
Epouse dévouée.

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(L'histoirs s'avérant beaucoup plus longue que prévu, elle suit après... Désolée pour la longueur.)

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Dernière édition par Nayantara Al-Reza le Mar 15 Sep - 6:55, édité 1 fois
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Nayantara Al-Reza

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Est opposé au gouvernement (oui/non): Non.
Veut révéler le Secret (oui/non): Non.
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Re: Nayantara Al-Reza - La Conteuse.

Message par Nayantara Al-Reza le Mar 15 Sep - 6:51

Histoire


La Conteuse avait 18 ans.

Dans un recoin de l'Inde, en son Nord Est, près de Bodhgayâ, il était une maison noble dont les fenêtres les plus hautes permettaient d'apercevoir la ligne majestueuse et imposante du temple de Mahabodhi. Au creux de cette maison régnait un homme dont le pouvoir découlait d'une lignée millénaire, qu'il n'honorait ni ne salissait, se contentant de son existence faste, de ses ambitions trébuchantes et de sa curiosité pour les mythes et les légendes. Cet homme était différent des autres, plus vieux, moins inconstant... Il avait un visage de marbre et l'entêtement des pierres, ne cédant à rien d'autre qu'à ses envies et caprices, ignorant la cruauté du temps et celle de ses pairs. Il s'appelait Ajay, l'Invincible, et possédait la moitié des terres alentours en plus des plus belles richesses de la région, incluant bon nombre d'esclaves dont le recrutement semblait se baser sur le talent ou la beauté. Aucune valeur morale n'habitait particulièrement la demeure sinon la discipline et l'obéissance, permettant ainsi au quotidien fort nocturne des habitants de prendre son sens à l'image d'une ingéniérie bien huilée et bien pensée. C'était là un endroit obscur et passionnant pour vivre, que les esclaves animaient et que leur Maître possédait tout entier de son aura. Les jours se suivaient, les nuits ne se ressemblaient pas. Pour une raison inconnue, il apparaissait que Ajay préférait vivre à la lumière de la Lune plutôt qu'à celle du Soleil.

La vie pullulait pourtant dans cet univers étrange, si proche de l'arbre de la Bodhi où Siddhartha Gautama connut l'Illumination, et les voiles colorés des servantes n'avaient de cesse d'emplir la Grande Cour de la demeure. Alors que le Soleil n'était pas encore tout à fait couché, trois jeunes femmes discutaient calmement, assises au bord de la fontaine en l'honneur de Ganesh qui accueillait les visiteurs depuis 202 ans. Elles s'appelaient Siam, Amodini et Nayantara ; toutes trois étaient esclaves depuis leur plus tendre enfance mais cette dépossession ne leur avait jamais ôté le droit de rire.

" Oh, Naya, parle-nous encore de lui... " murmura dans un gloussement la tendre Siam. " Fais-nous rêver, veux-tu...
 - Ah? Et de qui voulez-vous donc que je vous parle..?
 - Mais de Lui, enfin! "
s'emporta doucement Amodini. " Tu nous rabâches suffisamment les oreilles avec pour savoir de qui nous parlons, n'est-ce pas? "

Nayantara se laissa aller à un éclat amusé, cristallin, avant de hocher de la tête avec la fougue d'une jeune femme de son âge que la vie aurait épargné.

" Je vois... Je suppose que vous faites allusion au Roi Guerrier? "

Les deux amies acquiescèrent. Le Roi Guerrier était le personnage principal des Contes de la douce Nayantara, un conquérant qui aurait vécu la vie de 50 hommes et aurait la force de 500 autres, qui aurait foulé le monde de ses pieds, que rien ne saurait arrêter. Depuis ses plus jeunes années, elle avait raconté ses histoires à ses congénères et les avait remplis de rêves et d'aventures sans jamais fatiguer. Cela faisait déjà quinze ans que la jeune femme était esclave de la maison puisqu'elle avait été arrachée des bras de sa mère avant que cette dernière ne fût tuée par les hommes du Maître. Elle était douce et joyeuse, d'une beauté telle qu'elle avait rapidement fait partie des favorites de Ajay. Malgré toutes ses qualités, la demoiselle n'en demeurait pas moins distraite, toute à ses tribulations oniriques et prompte à la maladresse, tant et si bien qu'elle ne devait la vie qu'à l'intérêt inexpliqué et inexpliquable de son propriétaire pour ses rêves. Naya rêvait, beaucoup, et les coïncidences faisaient que certaines de ses visions s'avéraient réalité à son réveil... Certains murmuraient que c'était une enfant de Brahma, d'autres de Shiva et d'autres encore qu'elle rêvait tellement qu'il était normal que ses délires inspirèrent quelques fois la réalité... Ainsi, si Naya avait toujours lourdement payé le prix de ses maladresses, jamais Ajay n'avait pu se résoudre à s'en débarrasser ou à lui ôter la vie. A chaque réveil du Maître, celui-ci faisait appeler son esclave et la questionnait sans détour.

" Naya, ma Douce, as-tu rêvé de moi? "

Ajay était un homme à la peau satinée, originaire des montagnes rocailleses des pays à l'Ouest. Les traits de son visage étaient plus angulaires que ceux de ses esclaves, ses yeux moins lourds, comme s'ils n'avaient pas fait le rêve indien. De corpulence commune, quoi qu'athlétique, Ajay n'aurait sans doute pas été aussi impressionnant s'il n'avait pas aussi facilement recours à la violence. Nayantara, favorite parmi ses favorites, cachait sous son sahri des marques d'humeur en constellations noires, mauves et vertes, le long de ses courbes et sur la mélodie de ses côtes, œuvres d'art qu'elle devait à ses étourderies, aux regards que lui jetait parfois les autres hommes, au travail de ses pairs, aux mouvements de l'astre lunaire... Avec les années et l'autorité, la méchanceté s'était incrustée dans son timbre. La voix de Ajay n'était qu'un barriton sirupeux qui coulait sur les tympans comme un bourdonnement, semblable à celui qui hantait les oreilles de chacun après un effort intense ou une rouée de coups... Nul n'osait défier ce Maître exigeant et versatile, et pour cause : depuis son enlèvement à l'aube de ses 3 ans, Naya n'avait pas vu une seule de ses rides oser lui désobéir et bouger. Peut-être était-il démon, magicien ou divin... En l'absence de réponse, ses esclaves n'avaient d'autres choix que de se plier à chacun de ses caprices et de se rompre au moindre de ses ordres.

Il avait un intérêt inexplicable pour Nayantara, lui interdisant tout contact avec un homme, préservant égoïstement sa beauté, ne lui pardonnant pas une seule erreur... Elle ne le savait pas mais il désirait la garder soumise car il la craignait, en un sens, il craignait sa fougue et son imagination, ne comprenant pas comment cette toute petite chenille humaine parvenait encore à avoir l'espoir. S'il ne restait pas vigilant, elle pourrait inspirer une révolte parmi les siens et réduire à néant l'empire de son Maître. Il savait tout d'elle, pourtant, l'avait faite enlever après avoir entendu parler de l'enfant Rêveur au détour d'une conversation... Il ne l'ignorait nullement mais ne pouvait pas mesurer la terreur qu'il inspirait à sa propriété, n'étant jamais parvenu à acquérir son respect ou son amour. En cet instant, où Nayantara courbait l'échine pour s'excuser de ne pas rêver de lui, elle aurait préféré mourir que de le décevoir, sa voix se faisant filet d'eau fébrile au moment de lui répondre.

" - Non, Maître...
 - Cela fait longtemps, maintenant. Une semaine? Un peu plus? Dois-je m'en inquiéter?
 - Je ne crois pas, cela doit sans doute signifier que rien d'extraordinaire ne va vous arriver...
 - Ou que tu te lasses de moi... Est-ce cela?
 - Non, non. Bien sûr que non.
 - Nous verrons cela, Naya... "

 
Elle quitta la pièce sans se faire prier, fuyant la lueur meurtrière qu'elle avait vu briller dans le fond du regard de son Maître. Quelque chose, chez cet homme, l'alertait en permanence. Elle savait, sans vraiment savoir quoi, qu'il était monstrueusement différent de ses semblables, qu'il n'habitait pas le même étage de la pyramide alimentaire, qu'il était un prédateur d'un autre genre. Pour autant, elle n'en ignorait pas moins tout de lui, de ses aspirations ou de la réalité de ses desseins. Sans aucune explication, cet homme lui faisait confiance et croyait à ses voyages ensommeillés... C'était sans doute la raison pour laquelle elle n'avait jamais évoqué le Roi Guerrier à ses côtés. Retournant dans la Cour pour rejoindre ses amies et commencer sa besogne, la Conteuse au regard d'ambre contempla un instant la grande porte de bois de la demeure, se demandant quand Il la franchirait...

Qu'importait, elle était patiente, elle L'attendrait.


La Conteuse avait 20 ans.

Vaghadeva, dieu tigre de la vie, grognait tristement sur la demeure, de concert avec le dernier soupir de la Lune. Les hommes et les femmes du Palais s'étaient tous rassemblés dans la Cour, formant un petit groupe d'une vingtaine d'individus à l'échine courbée et au regard triste. Le matin, au réveil, Naya avait contemplé ses deux camarades de chambre et amies, murmurant pour elle-même qu'il était bien malheureux que l'une d'entre elles fût destinée à mourir. Sans le dire, sans rien révéler de ce dont elle était persuadée, la Rêveuse avait secrètement espéré que ce serait elle qui partirait, en silence et sans fracas... Elle s'était trompée. Un chant funèbre s'échappait des lèvres de la Maison, en cercle décharné autour de la silhouette étendue de Siam, dont le Maître avait rompu le cou peu avant que la Nuit ne disparût. Aucun d'entre eux n'avait pu se résoudre à aller dormir avant d'avoir récité les prières et chanté pour celle qui s'en était allée dans une gerbe de colère. Si leur seigneur ne savait pas se contrôler, il était particulièrement doué pour se faire craindre.

Pour la première fois de son existence, en allant rejoindre sa couche, Nayantara maudit ses rêves et sa vision du monde, des temps passés et à venir. Durant toute sa vie, sa sensibilité onirique l'avait faite rêver, elle lui avait murmuré l'existence d'autres mondes, d'autres possibilités et l'avait nourrie des folles aventures d'un Conquérant qu'elle n'avait jamais rencontré. Cette nuit, pourtant, l'horreur de son talent et de l'incertitude de l'avenir la poignardait sans pitié. Cette même nuit, incroyablement courte, elle rêva de la Grande Cour et de la fontaine de Ganesh qui s'ouvrirent et s'inclinèrent sur le passage d'un Roi, Guerrier jusque dans les moindres de ses gestes. Il marcha jusqu'à la porte de la Maison et se présenta d'un murmure qu'elle ne put percevoir, l'empêchant de saisir son nom ou la raison de sa visite. Au réveil, elle le savait... Il viendrait.

Malgré le deuil, la peur et la peine, Nayantara prit chaque nuit le temps de s'installer sur les marches de la Maison pour attendre celui qu'elle avait connu depuis aussi longtemps qu'elle était capable de se souvenir. Reprisant des draps, terminant une broderie ou nettoyant de l'argenterie, elle restait une heure chaque jour sur ces marches et patientait tranquillement pour la surprise de sa vie. Pourquoi viendrait-il? Quelle incroyable histoire amènerait donc cet homme hors norme au seuil de cette demeure? Le sourire aux lèvres et le regard rêveur, elle attendait, se gardant bien d'interroger son Maître sur la possibilité ou l'identité d'un éventuel voyageur. Le futur serait bien assez joueur, elle préférait ne pas interférer avec le silence de l'avenir.

Le quotidien reprit sa place, sans s'annoncer. La vie n'était pas si terrible, à l'ombre du temple de Mahabodhi, pour peu que Nayantara parvint à éviter les foudres de son Maître. L'absence de Siam se fit moins lourde au fur et à mesure des cycles lunaires et les habitudes revinrent, Amodini, Naya et quelques autres esclaves se retrouvant juste avant la tombée de la nuit près de la fontaine éléphant pour rêver ensemble.

" Raconte-nous l'Histoire de la Petite Porteuse d'Eau!
 - Oh, vous voulez entendre cette vieille histoire, encore?
 - S'il te plaît... Enora ne l'a pas entendue!
 - Très bien... "

 
Les silhouettes se rapprochèrent et le silence s'installa.

" Dans un petit village, au Sud de Chota Nagpur, vivait une petite porteuse d'eau aux yeux violets que l'on appelait Iris. Tous les jours, au cours de l'année, Iris se levait à la même heure, tressait ses cheveux, buvait son thé avec sa mère et prenait la grande gourde en peau de chèvre pour marcher, une heure durant, jusqu'à la rivière la plus proche. C'était une marche poétique, quoi qu'un peu difficile, les sentiers s'enfonçaient férocement dans la jungle, et la route était tortueuse. Tout le long de son trajet, Iris cherchait des yeux les animaux qui l'accompagnaient dans l'ombre. Quelques fois, un petit frère du Dieu Hanuman venait marcher à ses côtés. Il ressemblait à un singe cul-rouge, en plus petit, avec le regard clair et la gueule souriante... Un jour, elle décida de lui donner un nom et l'appela Han. Ce petit singe l'accompagnait jusqu'à la rivière et la quittait tranquillement sur le chemin du retour, quand elle contournait un immense rocher blanc de la forme étrange d'un pachyderme. Au bout d'un certain temps, il s'avéra que Han... Parlait. Il dit à Iris, de sa voix d'enfant : "Petite Porteuse d'Eau, ne voudrais-tu pas voyager?" . Naya prit l'intonation adéquate, comme à chaque fois qu'elle animait l'un de ses personnages. " C'était une question inattendue, si inattendue qu'Iris en laissa tomber sa gourde. Se retrouvant sans eau et sans réponse, la petite fille répondit doucement : "Mais pourquoi donc voyagerais-je, Han? Je suis heureuse au village, et mes parents s'occupent bien de moi." avec un peu de chance, pensa-t-elle, ils lui trouveraient même un mari fort et audacieux. Sans s'attarder davantage, la petite porteuse d'eau rentra chez elle, auprès de ses parents. Le lendemain, Han lui demanda encore "Petite Porteuse d'Eau, pourquoi ne pas aller voir le monde?" . Encore une fois, elle s'excusa et ramena de l'eau chez elle. Cela continua, trois fois. La quatrième fois, Han fronça les sourcils. Il ne lui posa pas la moindre question et murmura, simplement, "Tu aurais été si heureuse, si tu avais voyagé, si tu étais partie à la conquête du monde..." . Le petit frère accompagna la Porteuse d'Eau jusqu'à la rivière et alors qu'elle s'apprêtait à remplir sa gourde, un grognement la surprit, sur l'autre rive. Un immense tigre au regard plus noir que la nuit sortit de la jungle et dévora la petite fille des yeux. Han se mit à pleurer, Iris se mit à trembler... Et le tigre, Maître du Bengal, emmena la petite porteuse d'eau dans sa gueule jusque dans son palais, loin de son village et de la rivière. "

Enora retint son souffle, mit la main devant sa bouche et laissa s'échapper un souffle d'air...

" Alors elle n'a jamais vu le monde?
 - Oh, si. Le temps du voyage, je suppose... Peut-être aurait-elle dû écouter Han et voir le monde... Mais abandonner sa famille?
 - Mais ton histoire est horrible!
 - Non, elle ne l'est pas... Car un  Roi Guerrier viendra la sauver, un jour, c'est la suite logique de l'histoire... Le monde n'est pas aussi cruel, et elle était accompagnée du petit frère d'un Dieu, ce n'est pas rien. Les étoiles parlent à la Petite Porteuse d'Eau...
 - Mais que va-t-elle faire, alors?
 - Eh bien... "
Nayantara sourit, tendrement, son regard s'égarant à l'entrée de la Maison. " Elle va attendre, aussi longtemps qu'il le faudra, jusqu'à ce qu'elle puisse enfin aller voir le monde... "

Sans doute avait-elle mis plus d'espoir dans ce Seigneur de Guerre onirique qu'elle ne le pensait... Nayantara aurait aimé voir le monde mais se levait chaque jour un peu plus avec la certitude qu'elle mourrait au service de Ajay. Si la vie devait être ainsi, elle ne pouvait néanmoins s'empêcher de penser que tout ceci avait un sens. Son sourire s'étira en croisant la silhouette ombragée d'un singe, au delà des murs de la Maison, sur la cîme d'un arbre. " Bonne nuit, Han... ", murmura-t-elle puis la jeune femme regagna l'intérieur de la demeure. Le Maître avait appelé après elle.

" Nayantara, chérie... Tu ne rêves plus beaucoup, en ce moment, me trompe-je?
 - Je ne sais pas... Peut-être. "


Ajay devenait de plus en plus pressant à ce sujet, presque menaçant. Priant Ganesh en silence, Nayantara s'essaya à lui donner un âge pour avoir un peu moins peur, en vain. Le regard de son Maître était trop perçant, intrusif, et es yeux s'animèrent de l'éclat de méchanceté terrible qui glaçait l'âme de ses interlocuteurs et noyait les pensées dans une Moisson d'images horrifiantes. L'esclave pencha la tête sur le côté et osa chercher le sens de leur conversation.

" C'est un peu contrariant. Je suis un être égocentrique, j'aime à savoir que tu rêves de moi... " Déclara-t-il, d'un ton péremptoire maiis moins agressif qu'à son habitude. Il avait une idée derrière la tête. " Enfin, tu restes cependant l'une de mes esclaves les plus précieuses et j'ai une grande confiance en toi... Aussi ai-je une mission, juste pour toi.
 - Une... Mission?
 - Oui. Mon oncle va bientôt nous rendre visite, c'est un homme très puissant... Très âgé... Il a pour ainsi dire fonder ma famille. Et il est extrêmement important que je lui offre l'accueil le plus fastueux dont cette maison soit capable.
 - Je comprends, Monseigneur.
 - Je veux que tu sois comme son ombre, que tu répondes au moindre de ses désirs... "
Ajay fut particulièrement insistant sur ces derniers mots. " Et j'attends de toi le plus grand sérieux.
 - Il en sera fait ainsi. Comment s'appelle-t-il?
 - Tahmaseb Al-Reza... Ma famille est très cosmopolite. Je ne doute pas que tu le trouveras très intéressant pour peu qu'il te considère autrement que comme un meuble... C'est une personne très mystérieuse, tu ne seras jamais qu'une ombre de plus autour de lui... Mais...
 - Mais..? "
Nayantara arqua un sourcil, surprise. " Que puis-je faire d'autre?
 - Je veux que tu sois comme son ombre, que tu apprennes de lui, de ses secrets... Et qu'à défaut de rêver tout ceci, tu viennes me le raconter pour que je puisse façonner mon avenir...
 - Qu'est-ce que...
 - ... Ne pose pas de question, Nayantara. Puis-je compter sur toi? "


Quelque chose dans son ton ne laissait aucune place à la question. Doucement, Naya acquiesça et s'enferma dans un silence servile. S'il voulait les secrets d'un vieillard, elle les lui raconterait... Encore eût-il fallu qu'un vieillard se présentât à la porte. Tahmaseb Al-Reza le fit. A la seule vision de sa silhouette, Naya se redressa vivement et contempla l'homme qui traversait la Cour et contournait la fontaine Ganesh. C'était lui, depuis le début... Il rejoignit les marches et elle se fendit d'une révérence respectueuse, dans son sahri d'un vert émeraude, puis redressa les yeux pour lui sourire. Cette jeune femme avait l'impétuosité dans le sang, un soupçon de folie qui l'empêchait de garder trop longtemps les yeux sur ses pieds. Il était grand, il avait le regard fier, le visage arrogant. Elle le connaissait et se garda bien de le lui dire, lui désignant la Maison d'une main légère.

" Vous êtes en retard..."

Elle l'avait attendu toute sa vie.


La Conteuse avait 25 ans.

L'aventure continuait, au cœur de l'innocence d'un secret... La chambre était calme, et confortable. Au milieu des meubles anciens et des fenêtres savamment fermées afin de ne pas laisser entre le moindre rayon solaire, un énorme lit baldaquin de soie et d'ébène accueillait deux silhouettes, l'une profondément endormie et l'autre tranquillement alanguie. Nayantara affichait un sourire conquis tandis qu'elle contemplait Tahmaseb et son masque de marbre, en pleine torpeur. Les lèvres de l'indienne se perdirent à la frontière de la màchoire de son amant, suivies d'un murmure sur l'incroyable nécessité d'un réveil prochain.

En cinq ans, jamais le Roi Guerrier n'avait démérité. Il était arrivé, directement de ses rêves, pour la sauver de cette vie misérable qui était la sienne avec la grandeur de cet empereur aux côtés duquel il avait combattu par le passé. Ce n'était pas ce à quoi elle s'attendait, encore moins ce qu'elle espérait, mais Tahmaseb avait été à la hauteur de merveilles qu'elle n'aurait pas pu imaginer. Si tôt qu'elle avait décidé de désobéir à Ajay et d'avouer toute la vérité au Perse, celui-ci n'avait pas seulement eu la vie sauve, il avait également tué son Maître pour l'emmener au loin avec lui et la Petite Porteuse d'Eau avait enfin eu l'occasion de voir l'horizon. Les premières années, le couple avait dû se faire discret, il n'était pas bien vu de mettre fin à la vie d'un proche publiquement, même lorsque l'on était un puissant guerrier de deux millénaires. L'indienne eut enfin la certitude que le monde était plus grand que la seule mortalité à laquelle sa naissance l'avait condamnée et c'était sans crainte qu'elle s'était liée à ce géant des Temps et des Epoques. Nayantara se sentait souvent bien petite à côté de son incroyable compagnon mais un seul regard de Tahmaseb suffisait à la grandir. Les premières années, ils avaient vécu heureux, se cachant de ceux qu'ils avaient contrariés en vivant de villages en villages, au fin fond de la Chine. Dans les périodes les plus complexes, le Perse emmenait sa compagne avec lui dans son sarcophage et dans les couloirs du Temps pour que la fuite fût moins difficile à supporter. Ils n'avaient jamais manqué de rien et la tendresse qui les liait n'avait pu que grandir au fur et à mesure de leurs aventures.

Parce que Tahmaseb avait de longues torpeurs et qu'il tardait à se réveiller, cette nuit-là, Naya finit par s'extraire du lit pour aller se perdre dans la salle de bain. Lorsqu'il ouvrit les yeux, le vampire était seul dans leur couche, il appela paresseusement sa compagne et vit celle-ci arriver quelques secondes plus tard, un air enfantin et ravi sur le visage. La bonne nouvelle qu'elle venait lui annoncer eut pour lui un petit goût de pomme empoisonnée. Nayantara, du haut de ses vingt-cinq années, venait de découvrir dans la noirceur de sa chevelure l'existence d'un cheveu blanc et se retrouvait face à un dilemne de taille : devait-elle l'arracher ou le laisser ainsi? La légende murmurait qu'en ôtant un seul vestige du temps de sa crinière, elle finirait rapidement parsemée de filaments clairs. Pour autant, ce petit caprice n'était pas élégant et elle n'était pas sure de vouloir le garder... Cette surprise inattendue de Shiva la laissait rêveuse. Quelle que serait sa décision, Naya n'en demeurait pas moins émerveillée de cette évidence implacable qu'était celle d'une vie qui suivait son cours sans ralentir, de l'évidente banalité d'un signe de vieillesse et de maturité, du pragmatisme de ce cheveu blanc. Toute à son questionnement candide, l'humaine ne remarqua pas l'accueil que fit son compagnon à ce cheveu... Sans mot dire, l'ancien soldat d'Alexandre se retrouva en proie à un dilemne qui lui était propre et il fallut toute la nuit à la conteuse pour le comprendre. Alors qu'elle le rejoignait dans le lit et se glissait dans les draps, la jeune femme vint poser sa tête sur l'épaule de son amant, l'air songeur.

" Il est temps, c'est ça? "

Ils s'endormirent en silence. Naya n'avait jamais pensé devenir une enfant de la Nuit et son immortel complice s'était bien gardé de lui en conter les mérites, bien au contraire. La sensibilité particulière de la jeune femme, qui lui avait déjà tant coûté et qui lui pesait bien souvent, était un obstacle de taille que Ganesh lui-même pourrait trouver insurmontable... Si elle semblait bénie des Dieux de son vivant, sa Mort pourrait faire de ce talent une vraie malédiction. Elle craignait les affres du temps sur un esprit intemporel, savait que chaque histoire devait avoir une fin et n'avait pas la prétention de vouloir s'inscrire dans l'éternité. La nuit suivante, Tahmaseb finit par lui dire qu'il était triste car elle finirait par s'éteindre, un jour... Il lui raconta ensuite, pendant toute la course de la lune, ce qu'avaient pu être ses deux millénaires, l'obscur fardeau de l'immortalité et toute la lourdeur de ses chaînes. Il ne la forcerait pas à le rejoindre, n'exigerait pas d'elle qu'elle fît ce choix. Une évidence, néanmoins, se modela au fil des heures, jusqu'à ce que l'insolence d'une vérité indéniable s'échappa d'entre ses lèvres.

" Une seule vie avec toi, cela ne me suffirait pas, de toutes façons."

Il n'était pas si triste de dire qu'ainsi mourut Nayantara.


La Conteuse avait 46 ans.

Le monde n'avait jamais été aussi grand pour Nayantara aux yeux d'Or et elle ne cessait de les garder grands ouverts pour se nourrir des paysages que lui faisait découvrir son compagnon. En quelques années, seulement, ils avaient parcouru l'Asie comme nul autre ne la verrait jamais et leurs pieds avaient foulé tant les jungles humides de l'Empire de Chine que les immensités désertes de la Toundra mongole ou encore les côtes merveilleuses de la Thaïlande. Le long du Gange, qu'elle n'avait jamais vu malgré ses origines, Naya commença à raconter à Tahmaseb l'histoire de ce crocodile qui rêvait si fort des pyramides. La prunelle pleine de malice, elle lui indiqua que le reste de cette aventure lui serait narrée sur les rives du Nil.

Au lendemain d'une longue balade dans des jardins si remplis de baobabs qu'ils semblaient caresser le ciel, le couple improbable reçut la visite d'une femme, infante de Tahmaseb dont Nayantara refusa d'apprendre le nom. Ils avaient été proches, cette beauté exotique et ce Roi Guerrier dont la Conteuse oubliait souvent qu'il n'avait pas appartenu qu'à elle. Ils étaient si proches que Naya se sentit bientôt de trop, trop jeune, trop insignifiante, trop ridicule, avec ses instincts possessifs et ses envies de destruction. Alors qu'il était habituel pour la jeune immortelle de conter des histoires à son amour perse avant la torpeur, cette dernière se retrouva pour la première fois de son existence atteinte d'un mal terrible : le manque d'inspiration. Ce constat cruel lui donna l'impression de suffoquer et ils attendirent l'aube en silence, sans qu'un seul mot de la part de Tam ne parvint à rassurer sa compagne. Si elle ne savait plus raconter, si elle n'avait plus la force de réinventer le monde, si son imagination la fuyait, elle en disparaîtrait à l'image d'une larme sur une page blanche. La Torpeur la trouva tremblante et épuisée d'avoir trop essayé de s'exprimer... Au réveil, elle s'abstint de guetter celui de son aimé et s'enfonça dans les couloirs de la demeure en quête de son repas, se retrouvant nez à nez avec cette femme qui prenait la direction de la chambre conjugale... Avait-elle entendu l'indienne s'absenter? Attendait-elle que cette petite porteuse d'eau insipide baissa sa garde pour tenter de lui prendre sa place? Loin de son calme digne de Siddhartha, Nayantara sentit son cœur mort revenir à la vie pour ressentir la puissance d'une haine brûlante en son sein. L'Infante reçut un imposant coup de griffes dans le poitrail, de la part de la Jalouse qui prenait sa forme féline pour la seconde fois de son existence. La première fois, quelques jours après sa mort, il avait fallu à Tahmaseb des trésors de patience et d'ingéniosité pour retrouver la forme humaine de sa progéniture. Cette nuit-ci, Nayantara se sentit si idiotement trahie que la Tigresse quitta sa demeure et s'évapora dans un grondement lourd de peine et de rancoeur, sans se retourner.

Le temps s'avéra liquide sous l'égide de Tara, surnom que donna la vampire à son alter ego félin, tant et si bien que la nuit s'éteignit et que la Tigresse eut bien du mal à se trouver un abri pour la Torpeur. Le ronronnement paresseux de l'animal apaisa l'esprit de la Conteuse qui perdit connaissance davantage qu'elle ne s'endormit... Chasser était aisé, sous cette forme, et ses pensées se perdaient en myriade d'aventures car le monde était vaste et offert à ses pattes avides de kilomètres. Au bout de deux nuits, Tara trouva une jungle épaisse où tenter de se bâtir un empire et se garda bien de faire demi-tour. Elle n'avait jamais été seule depuis le premier jour de sa vie, n'avait jamais dû se débrouiller seule, ni même se nourrir sans le concours d'une autre personne. Peu à peu, l'envie de conter des histoires revint à l'approche de l'aube et Tahmaseb ne tarda pas à lui manquer. Elle n'avait pas été absente depuis plus de cinq jours qu'elle souhaitait déjà retourner chez elle... La petite Tigresse, néanmoins, était bien loin de son foyer... Bien trop loin. La panique l'empêcha de retrouver sa forme et s'accentua lorsqu'elle prit conscience qu'elle ne savait absolument pas comment recouvrer la parole et la bipédie. La lune suivante, Tara croisa un congénère peu amical qui tenta de la tuer... Celle d'après, un troupeau d'éléphants manqua de la réduire à néant. Clodiquante, la Tigresse cherchait l'orée de la jungle sans la trouver, son angoisse la rendant incapable de se repérer ni dans le temps ni dans l'espace, là où ses instincts primaires auraient parfaitement su la ramener chez elle. La Conteuse finit par s'effondrer d'épuisement au bord d'une cascade, dans un grognement bestial. Si elle n'avait été si jalouse, si elle avait su se contenir, rien de tout ceci ne serait arrivé. Elle avait abandonné son compagnon et son meilleur ami derrière elle, aveuglée par la rage. La dernière pensée de Nayantara fut qu'elle méritait bien cette fin si risible.

Cette pensée morbide et sans intérêt aurait pu se réaliser sans la bienveillance de son Sire qu'elle retrouva en soulevant les paupières, après une torpeur entière d'inconscience miraculeuse. Le Guerrier Perse s'était réveillé sur le chaos laissé derrière la tigresse, l'infante blessée et la fugue évidente... Sans savoir si l'absente désirait être laissée en paix ou poursuivie, Tahmaseb - qui avait perdu l'habitude de se réveiller sans la présence de Nayantara et s'avérait donc légèrement de mauvaise humeur - décida de laisser quelques jours à son aigre-douce pour revenir d'elle-même. Les jours passant et son infante tardant à revenir, le Soldat d'Alexandre confina son ainée pour partir à la recherche de la Conteuse, traquant la tigresse à pieds. Le heureux hasard des choses, ou la bonne étoile de la Féline, vit Tahmaseb retrouver sa compagne peu de temps avant la torpeur, effondrée au bord de son point d'eau, à peine croquée par quelques charognards curieux. Aussi l'aigre-douce se réveilla-t-elle dans les bras de son tendre compagnon, non sans surprise mais avec beaucoup de soulagement. Elle était si faible que Tahmaseb l'avait précédée dans la Nuit... Après quelques paroles échangées, chacun s'assurant de la santé et du bien-être de l'autre, le Perse finit par demander à la Tigresse si elle désirait rentrer chez eux, ce à quoi elle répondit en lui sautant au cou pour lui murmurer à l'oreille que cela faisait déjà quelques jours qu'elle essayait de le rejoindre mais qu'elle s'était perdue. Si le Roi Guerrier s'était inquiété, il n'offrit que de la tendresse à sa compagne et tut tous les reproches qu'il avait à lui faire. Pour l'heure.

Quelques heures avant de retrouver leur logis, cependant, l'agacement de Tahmaseb parvint à poindre, une fois la joie d'avoir retrouvé sa moitié saine et sauve suffisamment manifestée. Nayantara avait tout de même fait un caprice hors du commun, le premier qu'on lui connaissait, et avait agressé sa sœur... Non contente de cet élan d'humeur, elle avait fugué sans prévenir et avait profondément inquiété son compagnon, en plus de ne pas avoir eu l'intelligence de revenir d'elle-même. La jeune vampire acquiesça, sans broncher, acceptant ses torts et s'abstenant de tout commentaire. Son sourire ne s'éteignit qu'au contact des lèvres de son amant, qu'elle s'appropria avec douceur. Et ils rentrèrent enfin chez eux, retrouvant l'ainée de Tahmaseb dans leurs quartiers. L'air parfaitement calme, Naya s'approcha de sa sœur et s'excusa de l'avoir blessée sans avoir demandé d'explication et sans avoir prévenu de ses tourments...

"... Néanmoins, si je te reprends une nuit à tenter de t'introduire dans notre chambre en mon absence, je te sortirai le coeur de ta jolie petite poitrine..." Au grondement de Tam, elle lui fit face avec panache. "Quoi? J'admets bien volontiers mon erreur, cela ne veut pas pour autant dire que je ne recommencerai pas. Tu pensais avoir adopté un chaton, peut-être?"

C'était une tigresse. Elle se retira, le sourire aux lèvres, positivement satisfaite de son effet... Et à peu près certaine que quelques passions ne tarderaient pas à la rejoindre dans sa chambre, sous la forme d'une dispute ou d'une étreinte.


La Conteuse avait 89 ans.

A la veille de son immortalité, Tahmaseb avait pris le temps d'expliquer à la Conteuse tous les risques qu'elle prenait à perdre son humanité... Bien évidemment, il avait souligné la difficulté que pourrait représenter sa sensibilité particulière, lui avait longuement expliqué comme son don pourrait plus tard se transformer en fardeau. Si Naya avait été prévenue des épreuves qu'elle était destinée à traverser, du prix d'une vie éternelle, il n'en demeurait pas moins que ses talents savaient se faire malédictions. Elle faisait des cauchemars, éveillée ou en Torpeur, percevait le monde dans toute sa cruauté, se retrouvait impuissante face aux catastrophes naturelles, vivait des massacres avant qu'ils n'arrivent... A ces visions d'horreur pure se mêlaient ses souvenirs de servitude et de violence, liant le tout en un profond sentiment de mal-être que Tahmaseb peinait à apaiser. Une fois par cycle lunaire, elle traversait un passage un peu rude ; Quelques fois dans l'année, ces périodes s'allongeaient péniblement... Et, l'année de ses 89 ans, elle connut l'une des pires passades de son existence. Shiva s'était fait un nid dans ses visions, ses paupières closes lui offraient des paysages infernaux et ses moments d'éveil la voyaient souffrante ou morose. Par moments, son visage serein se muait en un masque de douleur onthologique, comme si elle portait toute celle du monde sur ses épaules, ce qui était presque le cas. Néanmoins, en un sens, tout allait bien puisqu'Il était là. Tahmaseb était là, fidèle au poste, en bon soldat et en compagnon aimant, il pardonnait l'absence des contes crépusculaires, ne s'agaçait pas du manque d'appétit charnel de sa chère et tendre, restait impassible devant les cris, ne jugeait pas davantage les crises de larmes. La mauvaise passe se transforma malgré tout en dépression profonde, Nayantara ne parvenant plus à pardonner à l'univers ses élans sanguinaires. Les enfants mourants de ses nuits les plus compliquées se faisaient presque compagnons imaginaires d'infortune. La Conteuse ne comprenait pas comment elle pouvait accepter ce que le futur lui offrait. Elle rêva les tsunamis, les guerres mondiales, Hiroshima et Tchenobyl, devina les violences des guerres civiles africaines, assista impuissante aux attentats religieux, au manque de compréhension des peuples et au racisme, avec la même acuité qu'elle perçut la faim dans le monde, la maladie et la misère. Les mois passèrent, cette année-là, et Tahmaseb la trouva une nuit près d'une fenêtre, peu de temps avant sa torpeur, le regard égaré mais l'air décidé. Peut-être n'était-elle pas faite pour l'éternité, sans doute n'avait-elle pas la force... Elle accueillit cependant la tête de sa moitié contre sa poitrine et se laissa aller à lui caresser la nuque avec délicatesse...

" Tu ne te rends pas compte de la chance que j'ai de t'avoir à mes côtés, chaque jour... Je suis si insignifiante en comparaison. Réalises-tu que tu as vécu vingt fois ma vie? Que même si j'atteins les cinq siècles, tu auras toujours vécu cinq fois plus que moi? Quand j'aurais deux millénaires, tu auras malgré tout le double... Ta grandeur ne connaît pour seul égal que l'amour que je te porte. Tu es ce que la réalité a fait de plus beau, mon Roi, ce qu'il y a de plus digne et de plus noble sur cette terre... Si tu savais ce que je sais, que tu avais vu ce que je vois, tu saurais qu'il n'y a rien de plus pur et de plus sincère sur cette maudite planète que la tendresse que nous nourissons l'un pour l'autre. Je ne suis qu'un grain de sable dans l'immensité de ton existence, Tahmaseb, mais tu es le de chef d'œuvre du Temps pour moi, la seule réalité qui mérite que l'on se batte pour elle... Je pourrais rencontrer le soleil demain que rien ne changerait cela. Endors-toi, mon Adoré... Je t'aime, comme nul n'a jamais aimé..."

Et le soleil resta solitaire tandis que les deux amants embrassaient la torpeur au secret de leurs draps de soie. Les jours qui suivirent amenèrent un peu de sérénité dans l'humeur trouble de Nayantara qui vit ses cauchemars s'effacer à chaque fois que ses prunelles apercevaient la silhouette de son compagnon. Doucement, elle parvint à fermer les yeux devant ses visions de violence pour retrouver son calme, puis son entrain. Un cycle lunaire plus tard, la jeune femme avait retrouvé sa joie de vivre et son sourire... Il n'était pas si difficile de subsister, pour peu qu'on possédât une excellente raison de lutter : Tahmaseb Al-Reza était de celles-là. Quelques lunes les trouvèrent égoïstement enfermés dans leur chambre pour profiter de leurs retrouvailles puis, sans doute alimenté par le soulagement de voir Naya à nouveau en pleine santé, une proposition étonnante s'échappa des lèvres du Roi Guerrier... Il voulait l'épouser. Elle, la petite esclave indienne que rien ne promettait à une si belle destinée, se voyait offrir une éternité de tendresse et de passion par l'Homme, non pas de sa vie, mais de son existence toute entière. Elle accepta sans hésiter, de son plus beau sourire. Deux mois plus tard, Naya qui n'avait pas de nom devint Nayantara Al-Reza.


La Conteuse avait 137 ans.

A la faveur des années, l'existence de Nayantara suivait son cours extraordinaire. Les époux Al-Reza traversaient les décades dans la tendresse, au milieu de leurs aventures rocambolesques. Il n'était pas tout à fait faux de dire que le monde se pliait sans mal à leurs attentes puisqu'ils n'attendaient rien d'autre que d'être ensemble. Trois ans auparavant, Naya avait exprimé le souhait de se faire ses propres armes, elle n'avait réussi à rester loin de son mari que trois jours avant de revenir, trempée jusqu'à l'os en réclamant ses bras. Les choses étaient simples, en un sens, et cela leur convenait parfaitement ainsi. Ils évitaient ou faisaient courber leurs ennemis, continuaient d'échanger avec leurs amis mais restaient malgré tout en retrait du monde, se contenant de ce qu'ils avaient.

Une nuit, la Conteuse se perdit dans un rêve. Alors qu'elle buvait tranquillement son thé, sur le parvis de leur maison, Naya rencontra la silhouette d'une vieille ville aux rues pavées de pierres, que les nuages frappaient d'une pluie grisâtre. C'était un paysage différent de son Orient natal, différent des voyages qu'elle avait fait avec Tahmaseb et quelque chose lui murmurait qu'elle se trouvait en Europe. La vision ne s'arrêta pas là et la força à suivre un homme. Il était grand, brun, des prunelles vertes et une barbe de quelques jours sur son visage émacié. Si tout dans son attitude indiquait la chasse, la Conteuse ne parvenait pas à saisir s'il était le prédateur ou la proie. La nuit était sombre et sans étoile, permettant à l'homme de se déplacer discrètement, Nayantara le suivit dans les ruelles étroites de cette ville inconnue. A des milliers de kilomètres de là, une tasse de thé fumante refroidissait sur le parvis de la demeure Al-Reza : la Rêveuse était partie.

Les nuits étaient d'errance commune. L'homme parlait un langage qu'elle ne connaissait pas, bien différent des dialectes asiatiques qu'elle maîtrisait et plus encore de l'arabe qu'elle connaissait un peu... Elle le suivait, se dirigeant vers lui, lui qui se cachait dans les ruelles, qui se réfugiait dans des demeures fastueuses, parlait avec de belles femmes et des hommes drôlement habillés, qui fréquentait aussi les petites gens dont la peau était grise et les dents abîmées. Un secret se cachait sous ces actes théâtraux qui se suivaient sans permettre à Nayantara de comprendre pourquoi il était important qu'elle sût tout cela. Elle n'avait pas conscience de ce qu'elle faisait, pas vraiment, Nayantara avait quitté son foyer, sans prévenir et sans se chausser. Elle avait déjà tant marché que ses pieds étaient écorchés... Ses torpeurs se passaient dans des abris précaires que ses instincts lui imposaient, ses nuits se faisaient bavardes, elle avançait dans la nuit et dans son rêve sans toucher terre. Les étendues d'eau, elle les traversa à la nage, brouillant sa piste toujours un peu plus, sans le réaliser. Petit à petit, la Conteuse eut disparu treize nuits, sans s'alimenter ni se raccrocher à la réalité, elle semblait pourtant heureuse, distraite, loin de réaliser la gravité et le danger de sa situation. Au bout du quinzième cycle, Nayantara se mit à courir : l'homme avait été arrêté, brutalement. Elle ne comprenait pas, elle se mit à se hâter.

La nuit du 30 avril 1671, à Wiener Neustacht, au cœur de l'Autriche, Petar Zrinski fut exécuté, accompagné des autres chefs de la conjuration hongroise... Dans la foule échaudée, une jeune femme aux airs exotiques écarquilla les yeux et ouvrit la bouche, prête à crier. Elle resta silencieuse, néanmoins, Nayantara aux yeux d'or... La réalité venait de se matérialiser sous ses pieds et elle tomba sans un mot à genoux. Qu'avait-elle donc fait?

Il fut difficile pour la Conteuse de saisir ce qu'elle faisait dans ce pays dont elle ignorait tout, plus encore de comprendre la raison pour laquelle elle avait dû suivre cet homme et assister à son trépas sans rien pouvoir faire pour influencer la courbe du temps. Sans doute Chronos désirait-il un témoin à certains aspects de l'histoire qui disparaîtrait dans les tranches épaisses de livres pleins de poussières... Il fallait des yeux et une âme immortelle pour se rappeler de la conjuration hongroise, Nayantara semblait avoir été élue pour assister au déroulement délicat de l'univers et de l'humanité. Perdue dans une Autriche trop lointaine, sans la moindre ressource sinon son intelligence et son sens de l'aventure, elle passa une Torpeur cachée au fond d'une cave... Et rêva son salut. Comme pour se faire pardonner, ses visions lui indiquèrent la personne qu'elle devrait trouver et la Conteuse se rendit chez l'unique Perse de la ville, présent en ce lieu et en cette époque comme un miracle insoluble. Le vampire était une vieille connaissance de Tahmaseb et il ne fut pas difficile pour Nayantara de le convaincre de lui venir en aide. Après un repas bien mérité et une Torpeur plus confortable que les précédentes, elle disposa enfin des moyens nécessaires à son retour au sein de son foyer. Une lettre fut envoyée à son époux pour lui indiquer que sa moitié serait bientôt à ses côtés et elle traversa l'Europe en sens inverse sans le moindre désagrément, en quelques jours seulement, accompagnée de l'homme de confiance du seigneur Perse qui l'avait accueillie. Les quelques visions qui vinrent lui caresser les méninges dessinèrent sous ses paupières les ailes gigantesques d'un aigle. Deux jours après son retour, Tahmaseb commença à dresser un rapace royal dans l'optique de garder un œil sur son précieux trésor.


La Conteuse avait 216 ans.

Parce que le monde n'était jamais assez vaste, le Roi Guerrier voyageait, souvent. Dans la réalité, en compagnie de son épouse, mais également à travers les couloirs de Temps en un humble gardien et spectateur des Epoques et des Siècles. Tahmaseb ne souhaitait pas que Nayantara resta à ses côtés lorsqu'il s'évadait dans les premières années de leur vie commune puis la confiance et l'habitude s'installèrent, faisant la Conteuse gardienne à son tour. Chaque fois que le Perse s'en allait dévorer les pages de l'Histoire, l'Indienne veillait sur son enveloppe charnelle à fin que celle-ci demeurât intacte pour son retour. Elle ne s'éloignait pas et le couvrait d'attentions et de soins tout le temps de son absence... Puisque l'entreprise du Guerrier était particulièrement exigeante, la tigresse s'assurait qu'il était alimenté, toutes les trois heures, d'un verre de sang qu'elle lui versait doucement dans la gorge. Elle ne quittait jamais son Mari et lui racontait des aventures imaginaires pour nourrir ses instants d'errance, s'allongeait près de lui aux heures de Torpeur et lavait son corps chaque nuit.

Il arrivait que Tahmaseb s'abstentât plus longuement qu'à son habitude. Ayant déclaré qu'il désirait apprendre des tribus scythes mongoloïdes qui avaient repoussé Alexandre en son temps, le Perse avait fermé ses paupières huit jours auparavant, sans réapparaître depuis. La solitude pesait légèrement sur les épaules de sa Femme qui n'autorisait aucun serviteur à pénétrer dans leur chambre à coucher lorsque leur Maître se trouvait dans cet état. Elle s'occupait elle-même de l'entretien de leur couche et ne sortait que pour chasser, de très brefs instants, usant de sa forme féline pour gagner en célérité. Une nouvelle semaine était passée et la Conteuse commença à trouver le temps particulièrement long et insupportable. Nuit après nuit, le corps de Tahmaseb se rigidifiait malgré les soins qu'elle lui prodiguait et des ombres bleuâtres se dessinaient peu à peu dans les creux de sa silhouette qu'elle inspectait  à chaque réveil. Elle s'agaça, secoua doucement la carcasse inanimée de son Trésor en le suppliant de revenir à elle... En vain. Il avait des cercles sombres autour des yeux et des alvéoles vertes autour des articulations. Tahmaseb ressemblait à un cadavre mortel et Nayantara détestait ça. Néanmoins, elle s'étendit à ses côtés, le prit tendrement dans ses bras et posa un baiser sur sa tempe.

" Sais-tu, mon Amour, qu'il existe des miracles sur cette Terre? Des choses folles et incroyables dont les consciences se détournent sans en soupçonner la beauté? On raconte qu'il y a, au plus profond de la jungle qui s'étend au Nord du Laos, un sentier étrange que les éléphants ont construit dans leur pélerinage. Ganesh lui-même aurait décidé de ce voyage et aurait mené sous sa forme la plus pure un troupeau de mille pachydermes à travers les reliefs pour trouver son Paradis Perdu. Les quatre milles pattes des pélerins dessinèrent une route que l'on croirait pavée, bien cachée au coeur de la fôrêt épaisse qui protège le cœur de l'Asie, jusqu'au col d'une vallée qui appartenait à des singes mal lunés. Le Roi Bipède se présenta devant Ganesh et l'enjoignit de regagner les terres d'où il venait... Parce qu'il savait que les Singes eux-mêmes ignoraient tout de sa destination, le Dieu éléphant promit au Roi qu'il lui offrirait une vision si belle et si rafraîchissante que plus jamais il ne pourrait remettre en cause la sagesse des pachydermes. Le Roi s'étonna, sans vouloir offenser sa seigneurie, mais les éléphants manquaient d'audace et du sens de l'aventure puisque leurs mémoires faisaient d'eux les scribes de la jungle et non sa source de renouveau. S'il était une merveille pareille sur ses terres, il était persuadé de l'avoir déjà découverte et doutait très fortement que des éléphants pourraient lui en apprendre davantage sur son royaume. Alors Ganesh dit au Roi Singe qu'il lui promettait qu'une telle merveille existait et que, dans le cas où il se tromperait, aucun éléphant ne foulerait le royaume des Singes après lui. Curieux comme seul un Singe peut l'être, le Roi accepta d'ouvrir son royaume au cortège divin à la seule condition que chaque éléphant prît sur son dos un singe... Le Roi monta sur le dos de Ganesh et les mille éléphants accompagnés de mille singes s'enfoncèrent dans les profondeurs de la jungle. Ils trouvèrent alors un mur d'arbres entrelacés, épais et méneçants. Le Roi dit à Ganesh que c'était là une terre oubliée dont les odeurs ne promettaient rien de plus que des cendres et des rochers, couverts de mousse s'ils étaient chanceux mais pas davantage. Le Dieu éléphant lui répondit qu'il n'était pas éclairé de juger la Terre sur son odeur tant la Nature savait être ingénieuse pour cacher ses plus belles œuvres des yeux de ceux qui n'auraient pas le courage de chercher à la découvrir. Les éléphants se dressèrent tous sur leurs pattes arrières et abattirent le mur de bois dans un soupir de fibres brisées et de mousse écrasée. Il n'y avait là que des rochers, puis des arbres... Les pachydermes continuèrent leur avancée, jusqu'aux arbres qui bordaient la carrière et qu'une odeur de souffre entourait. Ils glissèrent leurs corps imposants parmi les troncs, délicatement, et trouvèrent au bout de quelques pas une verdure luxuriante et des fleurs incroyables. Le Roi des Singes ouvrit de grands yeux sur ce paysage que le mot magnifique ne suffirait à décrire... Quelques pas encore et les mille pachydermes achevèrent de franchir cette barrière végétale pour trouver une source fraîche qui se déversait par une cascade dans un point d'eau tapi de pierres blanches et nacrées. Sur les bords de ce lac incroyable, des plantes et des fruits doraient tranquillement au soleil, habités d'une vie sauvage et murmurante qui forçait le respect et le silence. Les pélerins s'arrêtèrent et contemplèrent de longs instants cet havre de paix inespéré. Ils s'approchèrent, doucement, et Ganesh les invita à aller boire à la source paradisiaque, ce que chacun fit. Chaque éléphant et chaque singe se transforma alors en homme, à la plus grande surprise du Roi... Ceci est mon cadeau, déclara Ganesh, buvez à cette source, parcourez le monde, découvrez les Trésors que les humains refusent de voir et inspirez donc les civilisations de beautés moins artificielles. Apprenez au monde à voir comme vous voyez et à faire preuve d'audace comme vous avez eu le courage de le faire. Lorsque vous serez fatigués, revenez donc ici et buvez à cette source pour retrouver votre forme originelle et vivre heureux parmi les vôtres. " La Conteuse sourit et reprit sa narration d'un timbre dénué de mise en scène : " On raconte que cette source offre désormais à ses audacieux visiteurs les visions des plus belles merveilles de cette planète... Un peu à l'image de ce que je peux trouver au creux de tes bras..."

Elle sourit à son Endormi et embrassa son front avec ferveur.

" Allez, cela suffit, réveille-toi à présent..."

Avait-il entendu son histoire ou écouté sa requête? Nayantara aurait été bien en peine de le deviner mais le Roi Guerrier ouvrit les paupières dans un souffle presque humain et trouva la douceur des bras de sa compagne pour célébrer son retour. La Conteuse lui apporta de quoi se nourrir, lava son corps avec la même ferveur que toutes les nuits de son absence et se dévêtit à son tour pour goûter au velours de sa peau.

Les voyages seraient nombreux, les absences parfois difficiles, comme elles l'avaient déjà été et le seraient encore... Mais jamais Nayantara ne cesserait de veiller sur le corps du Gardien du Temps. Il était son époux, son Sire et l'amour de son éternité... Il était également, et avant tout, sa plus grande source d'inspiration. Cette nuit-là, la Conteuse réalisa comme Tahmaseb Al-Reza la sublimait et la faisait grandir aussi décida-t-elle de commencer dès le lendemain le récit de sa Légende.


La Conteuse avait 362 ans.

Tahmaseb Al-Reza avait vécu plus de deux millénaires et marqué le monde de son passage, créant sciemment ou non une étrange famille. Le Perse avait de nombreux enfants, certains d'entre eux étaient morts, d'autres avaient décidé de se séparer de lui, mais neuf restaient fidèles à leur Sire : Nayantara était de ceux-là. Au cours de ses trois siècles d'existence, la Conteuse avait eu l'occasion de rencontrer ses différents frères et sœurs, aussi compliqué que cela pût être pour elle. Face à ces géants du temps, il n'était pas facile de se sentir légitime dans sa place d'épouse mais elle appréciait globalement cette famille unique qui était la sienne. Parmi sa fratrie, deux infants se détachaient : d'une part, celle qu'elle aimait le moins, Ameneminet, femme dont elle avait fini par apprendre le nom malgré leurs débuts chaotiques, et Ibrahim, son frère préféré, qu'elle surnommait affectueusement Bay en hommage à son nom originel, Sehzade Bayezit.

Cette année-là, au regard d'une urgence familiale indéniable, un rassemblement extraordinaire avait été ordonné par Tahmaseb et avait amené tous ses infants à le visiter, envahissant ainsi le foyer de Nayantara de la présence imposante de ses aînés. La Conteuse n'avait des contacts que sporadiques avec les infants de son époux, sauf pour Bay qu'elle avait pleinement adopté comme son frère. Le comportement extraverti et enfantin du Prince amusait profondément sa petite sœur qui n'hésitait pas à communiquer librement avec lui et réclamer sa présence lorsqu'il lui manquait. Cette complicité fraternelle était par ailleurs largement utilisée par leur Sire qui n'hésitait pas à appeler son Infant pour qu'il vint surveiller Nayantara pendant les voyages où il ne pouvait être accompagné de son épouse et devait donc lui demander d'attendre son retour chez eux. Malheureusement, cette petite réunion de famille amena dans le foyer Al-Reza la présence d'Ameneminet, infante et ancienne compagne de Tahmaseb, fière Egyptienne au charisme écrasant... C'était l'infante qui avait été à l'origine de la première fugue de Nayantara, celle qui acceptait le moins la présence de leur cadette et sans aucune hésitation celle que la Conteuse avait le plus de mal à tolérer chez elle. L'ancienne compagne du Roi Guerrier était bien différente de son épouse, plus confiante, plus charmeuse, bien plus hypnotique en un sens. Là où Nayantara savait être discrète, il était impossible de ne pas savoir lorsque Ameneminet rentrait dans une pièce... Et cette flamboyante vampire avait bien du mal à accepter l'idée que son Sire lui avait préféré une esclave, qu'il n'avait pas seulement choisi de partager son quotidien mais qu'il l'avait également transformée et qu'il lui avait fait l'insulte de l'épouser. Sans doute était-il possible, en se mettant à sa place, de saisir l'animosité qu'elle nourrissait à l'égard de sa cadette.

Un moment malheureux vit les deux femmes se retrouver seules, permettant à l'Egyptienne de questionner sa petite sœur, d'insister sur ce qualificatif et de s'étonner, de demander à Naya - encore et encore - ce qu'elle pouvait avoir de plus qu'elle, quel sortilège elle avait pu jeter à leur Sire pour parvenir à le garder à ses côtés. Fidèle à elle-même et d'une patience intarissable, Nayantara préféra garder le silence, laissant son interlocutrice déverser son venin sans se manifester... Bay finit par passer, entendre la rumeur de leur conversation et décider de s'interposer entre la belle égyptienne et la petite indienne... Et il choisit, bien évidemment, de faire une plaisanterie pour cela. Prise devant le fait accompli et n'appréciant pas l'intrusion, Ameneminet chercha à se débarasser de l'intrus en arguant qu'il n'était pas surprenant de le voir venir à la rescousse de sa petite demoiselle en détresse puisqu'il avait vraisemblablement plaisir à la partager avec leur Seigneur à tous... Bay n'eut pas l'occasion de répondre : Nayantara perdit le contrôle en entendant sa fidélité envers son époux ainsi remise en cause et trouva immédiatement sa forme féline, la rage au bout des crocs. Ce fut sur ce spectacle que le Perse fit son entrée, trouvant deux de ses infants visiblement très agacés et la plus jeune de ses filles, de surcroît sa compagne, à l'état primitif de félin sauvage. Il ne fallut pas grand chose au Roi Guerrier pour recouvrer le contrôle de la situation.

" Nayantara! "

En entendant son nom prononcée par cette bouche vénérée, la Conteuse se redressa sur ses deux pattes et baissa la tête. Ils se retrouveraient dans leur chambre à coucher, lui dit-il. Elle s'y rendit sans broncher, ne l'accueillant que d'un regard puis d'un souffle, lâchant qu'il lui tardait de voir "cette femme" quitter leur foyer. Puis, coupant court à la moindre dispute, l'indienne abusa de ses charmes et se dévêtit.

Le lendemain, Naya ne désirait plus faire la guerre mais simplement avoir la paix aussi manigança-t-elle fourbement dans le dos de son aînée pour que lui soit servi un sang drogué qui l'indisposerait de façon sévère. Ainsi, elle serait sur pieds à la veille de son départ et la cadette n'aurait pas à souffrir sa présence pour le reste de cette réunion qui nourrissait de plus en plus les flammes de son impatience. Ameneminet tomba dans le piège, sans grande surprise... Néanmoins, Nayantara ignorait totalement que son époux était intervenu en sa faveur, demandant à l'Egyptienne de ne plus chercher à s'opposer à sa femme sans avoir une raison légitime de le faire. Elle ignorait tout autant que Bay était également aller trouver Ameneminet, ainsi que l'avaient fait deux autres de ses frères et sœurs... Ainsi Naya ignorait qu'elle aurait eu la paix à laquelle elle aspirait sans avoir à faire preuve de fourberie... Elle ne savait pas davantage que, fatiguée des remontrances particulièrement marquées qui lui avaient été faites, Ameneminet avait décidé d'écourter son voyage et de partir sur l'heure. Lorsqu'elle l'apprit, la féline prit sa forme la plus pure et partit à la poursuite de son aînée... Sans parvenir à la trouver. Nayantara rentra chez elle pour apprendre le trépas accidentel de la belle Ameneminet qui, à bien des égards, ne méritait pas une fin si terrible. Droguée à son insu, la belle Egyptienne n'avait pu trouvé d'abri pour la Torpeur et était morte sous les rayons d'un soleil matinal.

Rongée par la culpabilité, Nayantara se dénonça sur l'heure, d'abord à Bay puis à Tahmaseb, proposant de s'en aller pour ne pas risquer de jeter l'opprobe l'honneur familial... La vérité se trouvait ailleurs, pourtant, Naya ressentant le besoin de s'éloigner pour faire le point sur ce meurtre, l'ampleur de son erreur, la profondeur de sa noirceur. Elle se pensait faite toute en nuances, il apparaissait que son cœur cachait des teintes bien plus sombres qu'elle ne le croyait et l'idée même d'en faire pâtir son époux l'effrayait au plus haut point. Qui donc décidait d'empoisonner sa sœur pour obtenir un peu de calme au lieu de choisir une discussion loin des regards pour poser les choses à plat entre elles? Quel monstre pouvait donc s'entêter à ne pas voir le danger dans la manœuvre qu'elle avait adoptée, juste par caprice ou jalousie? Pour la première fois de son éternité, la Conteuse eut peur de son ombre et se détesta d'avoir cédé à l'appel de l'immortalité. Elle n'était pas une méchante personne, ne l'avait jamais été, du moins c'était ce qu'elle croyait... Réaliser comme la Mort avait pu la changer la traumatisa et il fallut quelques années à l'indienne pour se pardonner.


Dernière édition par Nayantara Al-Reza le Dim 20 Sep - 20:40, édité 2 fois
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Re: Nayantara Al-Reza - La Conteuse.

Message par Nayantara Al-Reza le Mar 15 Sep - 6:53

Histoire, suite.


La Conteuse avait 441 ans.

Une nouvelle fois, une vision vint hanter Naya et l'arracha à son quotidien, la ramenant étrangement au cœur de l'Inde : elle rêvait d'une petite fille... Il apparut bien vite qu'elle rêvait de toute une famille. Les errances de la Conteuse la menèrent jusqu'à Mumbai, dans un immeuble à la Cour abîmée mais aux habitants aimants. La petite fille était l'une d'entre eux... Les visions de Nayantara ne s'arrêtèrent pas, quand bien même elle avait atteint sa destination. Devant cette jeune femme aux allures évanescentes et au regard de brume, ses hôtes décidèrent de la garder près d'eux, tout le temps nécessaire à son rétablissement... Elle rêva, la Conteuse, longuement... La vie de chacun d'entre eux, puis de leur progéniture, et la progéniture de leur progéniture... Nayantara Al-Reza s'était égarée le long d'un fil du destin. Un aigle vint la visiter, elle le chassa d'un coup de griffes, quelque chose la retenait ici, encore et encore, l'attachait à cette petite fille dont le nom ressemblait trop au sien. Elle ne parvenait pas à percer les secrets de la famille d'Anaya mais se refusait à les quitter.

Puisqu'il apparaissait que Nayantara ne courait aucun danger, Tahmaseb semblait se refuser à venir la trouver en personne, sachant pertinemment qu'elle le suivrait dès lors qu'il se présenterait à elle... L'amour que la vampire portait à son compagnon ne connaissait aucune limite et lui plus que tout autre en avait parfaitement conscience. S'essayant donc à respecter la démarche étrange de son épouse, le Roi Guerrier demanda à Bay d'aller visiter sa jeune sœur, le Prince se trouvant non loin du point d'ancrage de Naya. Lui aussi fut éconduit, avec toute la délicatesse et la fermeté dont la Conteuse était capable. Elle devait rester. Encore. Et deux mois passèrent ainsi, tranquillement, entre visions et lucidité, à la faveur d'une lumière lunaire que les habitants de la maison avaient assimilée et ne questionnaient pas. La neuviève semaine, une réponse fut apportée de la plus brutale des façons : Nayantara se réveilla de la Torpeur dans les flammes et les hurlements. La vampire s'arracha à sa chambrée pour trouver un groupe de brigands en train de piller la résidence Santayesh... Et elle se rappela. Santayesh, c'était là le nom de son père. Ses parents avaient eu un autre enfant, qu'ils n'avaient pas été obligés de vendre à un marchand d'esclaves... Cet infime pan de mémoire l'avait amenée jusqu'ici, à cette heure précise de cette vie présente... Elle se rappela alors les visions qui hantaient son enfance : celle d'une petite fille à dos de tigre, courant à travers la jungle. Toute sa vie d'humaine, elle avait été persuadée qu'il s'agissait d'elle, que d'une façon ou d'une autre, elle finirait par quitter cette vie à dos de tigre, qu'il y avait une fin à son calvaire... Elle s'était trompée.

Parce que l'évidence était là et qu'il était déjà bien trop tard pour sauver toute la famille des flammes, Nayantara revêtit sa fourure tigrée et sauta à la gorge de la Montagne qui retournait la chambre de la petite fille. Sans aucun doute davantage portée par l'instinct de survie que par un préssentiment, Anaya grimpa sur le dos de l'animal qui venait de se pencher solennellement devant elle. La petite fille s'enfuit à travers l'Inde à dos de tigre...

Trois nuits plus tard, Nayantara Al-Reza se présenta devant son époux accompagnée d'une petite fille aux grands yeux dorés qui n'était pas sans rappeler la vampire aux jambes de laquelle elle était accrochée.

" Si tu ne veux pas d'elle, je partirai et reviendrai lorsqu'elle sera assez grande pour vivre par elle-même. Ce ne sera pas long, je te le promets... "

Il n'était cependant pas écrit que Tahmaseb rejetterait sa compagne aussi facilement, bien plus ému du retour de sa femme que de la présence d'une petite poussière humaine.


La Conteuse a 489 ans.

Les années silencieuses de la vie de Nayantara étaient toutes remplies d'aventures et d'amour. Elle voyageait avec son époux, dans le Temps ou sur cette Terre, prenait soin de lui et était chérie par Lui. Le quotidien n'était pas difficile pour les Al-Reza, pour peu qu'ils furent ensemble, et se résumait à des pages r que l'Histoire s'empressait de noircir. Il n'y avait entre eux ni trahison ni violence, l'Amour triomphant du moindre différend entre eux... Et leurs différences étaient respectées, lui tourné vers le passé, elle ne cessant de rêver de l'avenir.

Anaya vécut avec eux quelques années avant de retourner en Inde pour vivre pleinement sa mortelle existence, sa tante ayant clairement décidé de ne pas la priver de la beauté d'une vie humaine. Jamais Nayantara ne fut loin d'elle, elle assista à la son mariage, à la naissance de ses enfants, et rendait des visites aléatoires à sa petite famille. Le spectacle de la mortalité et de son long cours fascinait profondément la Conteuse qui s'astreignit à ne leur éviter que les dangers les plus injustes qu'elle percevait sur leur route.

Le reste de l'existence de la Petite Porteuse d'Eau n'était pas plus extraordinaire que ne l'était son quotidien, il se définissait en étreintes dans les bras de son mari, en balade à travers le monde, en baisers posés sur sa tempe. Le couple était si serein dans sa relation qu'il ne pouvait que dévorer l'univers, son Histoire et son Avenir. Nayatara écrivait des livres, sur son temps libre, et s'essayait à la photographie depuis quelques décades. Bay et ses autres frères et sœurs croisaient parfois la route de ce couple à la complémentarité indéniable mais ils se suffisaient amplement l'un l'autre. En dehors de quelques farces du destin, rien n'avait été appelé à séparer Nayantara de Tahmaseb en 469 longues années de vie commune, et rien ne paraissait capable de réussir cet exploit à l'âge de 489 ans. S'il fallait trouver une fin à ce conte qui n'en avait pas, sans doute faudrait-il conclure ainsi : ils s'aimaient.

"Emmenons un tigre, à Paris, pour me tenir compagnie... S'il te plaît. " Devant le scepticisme de Tahmaseb, l'indienne revit sa position. " Une panthère..? Non? Un lion? Un lynx? Comment ça, pas un lynx? Tu ne vas pas me forcer à jouer avec un poisson rouge quand même? Tahmaseb... Non. Pas un poisson rouge. Très bien! Un chat alors. Ce n'est pas négociable. Je veux un chat. "

Le Perse n'avait pas eu besoin de prononcer le moindre mot pour en arriver à cette conclusion. Pour son départ à Paris, Nayantara eut donc un chat, une petite femelle au pelage tigré qu'elle baptisa Siam en hommage à une vieille amie que ses siècles n'avaient pas oubliée.
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Re: Nayantara Al-Reza - La Conteuse.

Message par Ilyas Tanakis le Mer 23 Sep - 10:27

Bienvenue Nayantara !

Je te souhaite de quoi approvisionner beaucoup de nouveaux contes parmi nous !
Et n'hésites pas à visiter le parc des Félins pour voir quelques tigres ;)
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Re: Nayantara Al-Reza - La Conteuse.

Message par Nayantara Al-Reza le Mer 23 Sep - 16:07

Merci Ilyas...
Pour ce qui est du parc des Félins je ne suis pas persuadée que mon époux apprécierait qu'ils aient une pensionnaire de plus.
*va essayer de ne pas faire de bêtises*
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Re: Nayantara Al-Reza - La Conteuse.

Message par Tahmaseb Al-Reza le Mer 23 Sep - 20:55

Tant que tu ne les ramènes pas tous chez nous, je saurais faire quelques efforts.

A très vite ! :love:
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